
À Grand Yoff, l’Assiko de génération en génération
À Grand Yoff, la deuxième plus grande commune de Dakar, le son de l’Assiko vibre tous les jours, jusque tard dans la nuit. Entre les ruelles ensablées et les maisons à étages qui se jouxtent, les percussions résonnent dans un puissant souffle vital et accompagnent le quotidien de ses habitants.
Héritage du peuple Bassa du Cameroun, passé par Gorée avant de s’enraciner à Dakar, l’Assiko – devenu ici un véritable patrimoine local –, est aujourd’hui porté haut par le groupe Assiko Golden Band de Grand Yoff, incarnation d’une transmission intergénérationnelle et d’une remarquable ouverture vers le monde : « l’Assiko, c’est la musique du cœur », lance Abdel Aziz Gning, le leader vocal du groupe. « C’est un ensemble d’instruments hyper agréables à écouter, mais également une musique qui rassemble. Nous chantons pour les enfants, pour la non-violence, pour la communauté, pour l’unité. » Pour Abdel Aziz, chanter l’Assiko, c’est chanter la vie, les joies et les blessures du quartier. Ainsi qu’un idéal de paix. À travers ses textes, le groupe cherche à transmettre des valeurs, à « montrer un bon chemin pour nos petits frères », confie-il.
Aux origines de l’Assiko, le pays Bassa
L’histoire de l’Assiko est sinueuse : elle remonte aux rives du Cameroun, dans la région Bassa. Là-bas, le rythme accompagnait les danses de reins, une gestuelle très dynamique et expressive, centrée sur les hanches et le bas du dos. Exécutée lors des cérémonies et des rassemblements populaires ou des fêtes communautaires, cette danse traduisait la vitalité, l’unité, tout en liant le danseur au rythme des tambours, avec une chorégraphie très esthétique. Au fil du temps, cette danse a traversé les frontières : pendant la colonisation, des travailleurs sénégalais partis sur les chantiers du Cameroun ont découvert ce rythme, et l’ont rapporté à Gorée, et finalement à Dakar : « ils sont revenus avec l’Assiko dans leurs bagages », raconte Djiby Ly, le flûtiste du groupe. « Depuis Gorée, le rythme s’est répandu dans toute la ville, puis dans les quartiers populaires comme Grand Yoff. Aujourd’hui, ici, il est devenu un marqueur identitaire très fort. »
À Grand Yoff, l’Assiko a trouvé un terrain fertile grâce à la vitalité de la vie associative, notamment à travers la sémillante Association Sportive et Culturelle (ASC) locale. « L’Assiko s’est implanté ici grâce à l’ASC Grand Yoff », confirme Luda, le président du groupe. « Chaque ASC lie au sein d’un quartier de Dakar, le sport avec la culture. Nous, on a choisi l’Assiko pour animer les stades, les feux de joie, les mariages, les baptêmes. Et de là, c’est devenu une véritable tradition, très implantée et largement soutenue par les habitants ici. » Ce succès devenu tradition, l’Assiko le doit en partie à la force de ses rythmes et à la richesse de ses instruments. Les très nombreuses percussions livrent un dialogue rythmique hypnotique, tandis que les chants exaltent la joie, la solidarité et l’appartenance au quartier. C’est une musique qui rassemble, qui appelle à la participation de toutes et de tous. L’Assiko transforme chaque prestation en vaste célébration collective. Extrêmement populaire, le genre réunit tout ce que Dakar a de plus vivant : le bruit, la ferveur, la fraternité.

Une transmission vertueuse, qui rayonne sur plus de trois générations
« Moi, je fais partie de la deuxième génération » précise Luda. « Eux, incarnent la troisième. Et il y a déjà des petits qui apprennent en ce moment-même, juste derrière nous. » Ce passage de témoin se fait naturellement, dans la rue, dans les cours, ou à l’ombre des terrains de football. « On a été repérés tout jeunes », se souvient Abdel Aziz. « On jouait au baby-foot, à la PlayStation dans les rues. Joachim, un grand batteur du quartier, nous a vus et nous a intégrés dans son groupe. C’est là qu’on a tout appris. » Pour ces jeunes, l’Assiko n’est pas seulement une école de musique, c’est une école de vie. Le groupe porte des valeurs de famille, de rigueur et de respect.
« À Grand Yoff, il y a beaucoup de tentations » reconnaît Luda. « La drogue, la délinquance… Lorsque nous initions les enfants à l’Assiko, on les garde dans un cadre. On leur dit, d’abord l’école et la religion, ensuite la musique. » Ainsi, le groupe joue un rôle social majeur : il canalise les énergies, rassemble et forme. À travers lui, la jeunesse du quartier trouve une voix, un rythme, un sens. Les percussions sont le cœur battant de l’Assiko. « L’Assiko, c’est un mélange de tous les instruments africains », explique le flûtiste. « Il y a les basses, les contrebasses, le tchoum de Guinée, le bougarabou de Casamance, le djembé, et le sabar. Le tchatcha, lui, tient la cadence. »

« La modernité ne détruit pas la source, elle l’amplifie. »
Chaque instrument joue une fonction précise, une voix propre dans la polyrythmie du groupe. Cette diversité sonore, fruit de métissages, illustre la capacité de l’Assiko à absorber d’autres influences, tout en gardant son âme : « aujourd’hui, on essaie de gonfler le son avec des cuivres et des flûtes » poursuit le flûtiste Djiby Ly. « On travaille actuellement à créer une forme de jazz, un afro-jazz à partir de l’Assiko. Vous savez, la modernité ne détruit pas la source, elle l’amplifie. » Ainsi va naître l’album Maggeteki, signé sur l’excellent label new-yorkais Mississippi Records (Yo La Tengo, Dead Moon, Jean-Bosco Mwenda) ainsi que sur le label suédois Jarlsdom. « Maggeteki, signifie grandir et réussir » précise le flûtiste. « Et c’est d’ailleurs tout le message du groupe, prendre racine dans la tradition pour s’élever. »
À Grand Yoff, l’Assiko est partout. Il rythme les mariages, baptêmes, fêtes religieuses, matchs de football, mais aussi les campagnes politiques et les luttes populaires. « On joue pour tout le monde : l’église, les marchés, les quartiers, les politiciens » explique Abdel Aziz. « Mais si c’est à Grand Yoff, on le fait gratuitement. C’est notre priorité. » L’Assiko est devenu un levier de cohésion, un symbole d’identité partagée. Quand le Sénégal a remporté la Coupe d’Afrique des Nations, le groupe a accompagné les célébrations jusque tard dans la nuit. Quand les fidèles de Grand Yoff ont marché pour le pèlerinage de Poponguine, l’Assiko les a accompagnés de Dakar jusqu’à la basilique : « ce jour-là, on a joué de 8h à 18h. Les gens pleuraient de joie. C’est quelque chose qu’on n’oublie pas » se souvient Luda avec émotion.

Rassembler les générations, transcender les frontières
Malgré ses succès musicaux ainsi que son rayonnement social, le groupe fait face à des difficultés matérielles de taille : les musiciens d’Assiko manquent d’espaces de répétition, les financements restent très rares et la reconnaissance institutionnelle partielle : « nous devons souvent louer un studio à 10 000 francs la journée », regrette Luda. « À la Société Sénégalaise du droit d’auteur et des droits voisins, seuls les chanteurs sont enregistrés » explique-t-il. « Les batteurs par exemple, eux, ne sont pas reconnus. Pourtant sans eux, il n’y a pas d’Assiko. »
Des freins ainsi que des obstacles qui n’empêchent pas la réputation du groupe de croître. Déjà invité lors de grands rassemblements sportifs en Côte d’Ivoire, Assiko Golden Band rêve de devenir une vitrine du patrimoine musical sénégalais partout dans le monde : « nous ne sommes plus un groupe sénégalais » affirme Abdel Aziz. « On commence à devenir international. »
De Gorée à Grand Yoff, du Cameroun à Dakar, l’Assiko a connu mille transformations sans jamais perdre son essence. Il s’est transmis de génération en génération, a intégré d’autres rythmes comme le Mbalax, le Bambara ou le Soninke, sans se dissoudre. « Avant, l’Assiko pur, c’était quatre instruments : la basse, la contrebasse, le tchatcha et le rolling » explique Luda. « Aujourd’hui, on a ajouté d’autres sons, mais le rythme, lui, ne change pas. Comme vous le savez, l’Assiko, c’est le rythme avant tout. » Un ensemble percussif devenu un véritable patrimoine, un mouvement collectif qui traduit la mémoire d’un peuple, son inventivité et sa capacité à transformer la contrainte en art. L’Assiko relie les âges, rassemble les générations, transcende les frontières : « notre musique est un rythme de résistance et de vie » nous confie Abdel Aziz. « Que vous soyez tristes ou fâchés, écoutez de l’Assiko et vos maux disparaîtront. À Grand Yoff, les jeunes continuent d’apprendre, de répéter, de rêver. Les anciens veillent, les instruments se répondent, les voix s’élèvent.
Le collectif de Grand Yoff est attendu à Utrecht, du 6 au 9 novembre 2025, sur les planches du Guess Who? festival, pour un concert inédit.
